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La perspective épistémologique de concevoir le migrant dans un système global de mobilités s’inscrit dans une démarche sociologique encore conceptuellement faible et tâtonnante. Si l’idée selon laquelle « ce qui définit le monde contemporain c’est la circulation, bien plus que les structures et les organisations stables » (J. Urry) est largement accepté dans les sciences humaines contemporaines, les théories migrationistes semblent s’entraver dans une vision qui continue de séparer mobilités des migrants et mobilités des sédentaires, les trajectoires migratoires des parcours urbains, les circulations transnationales et les mouvements de proximité, etc.
Les institutions concernées, mais aussi le monde de la recherche, recommandent la définition suivante du migrant international : toute personne qui change de pays de résidence habituelle, toute personne qui se déplace et traverse au moins une frontière. A la différence de l’immigré, qui arrive pour rester, le migrant est généralement conçu comme une personne en transit, qui vient seulement pour travailler, traverse nos territoires, nos villes et qui retourne à la maison ou repart ailleurs. Dans son schéma analytique minimal, son saisissement sociologique se résume à l’image d’une permanente rupture des lieux qui rattache l’individu à son milieu d’origine ainsi que la confrontation avec un monde de penser et de vie autre. Les géographes (Gildas Simon, 2002) considèrent que le concept de migrant (qu’ils juxtaposent à celui d’émigré ou d’immigré) est fondé sur un critère physique, celui du déplacement dans l’espace et, à ce titre, il ne doit pas être confondu avec celui de l’étranger, fondé sur un critère juridique : « est l’étranger celui qui ne possède pas la nationalité du pays où il réside, qualité d’ailleurs soumise à évolutions selon les politiques nationales d’accès à la nationalité ». Il ne doit pas non plus être confondu avec le nomade qui, par son mouvement, assure la cohérence de sa culture et de son groupe qui se déplace avec lui (Joseph Isaac,1984). Défini par rapport et à l’opposé du sédentaire, il exclut d’emblée toute approche de la figure d’« enraciné ».
L’hétérogénéité des sources sur le plan mondial peut cependant amener dans la pratique à passer d’un concept à l’autre sans s’apercevoir qu’il s’agit d’individus avec des pratiques de mobilité très différentes. Qu’elle relève d’une problématique définie en termes de territoire, d’identité culturelle ou d’intégration sociale et institutionnelle, la définition du migrant réfère à, et se concentre sur une série de ruptures et d’oppositions inhérentes à son destin et qui sont constamment mises en avant comme un principe organisateur de toute une réflexion théorique sur les populations en mouvement : Mobile/immobile, ni là bas/ ni ici, absent/présent, au centre/à la marge, etc. Or, il nous semble que cette manière de concevoir les déplacements des personnes est une simplification historiquement et sociologiquement abusive. Ces concepts tiennent difficilement dans un monde atteint par une mobilité généralisée et par une complexification sans précédent de la communication. La fracture générique entre migrant, étranger, immigrant, nomade et même sédentaire tend à s’estomper. Il n’y a jamais eu autant de gens, par le passé, capables d’envisager comme chose allant de soi le fait qu’eux-mêmes ou leurs enfants seront sans doute conduits à vivre et travailler ailleurs que sur leur lieu de naissance. Des migrants qui, sous la couverture d’un visa touristique font le «commerce de valise », des touristes qui voyagent pour s’installer à la fin dans les pays de leurs vacances, des immigrés qui une fois avoir accès à la nationalité reprennent la circulation, des jeunes cadres dynamiques, des fous voyageurs…, tous sont sensés, pour leur stabilité, jongler entre différentes mobilités.
Cette culture de mobilité est d’autant plus normalisée, renforcée et généralisée que l’environnement global des médias donne l’image à un lointain facilement accessible. Ainsi, l’éloge implicite que Simmel faisait de l’étranger en tant que héros éponyme de la modernité et de la médiation se généralise et se banalise. De même, aujourd’hui les immigrants développent des réseaux, des activités, des « styles » de vie et des idéologies qui lient leur pays d’origine au pays d’accueil et qui les réinstallent dans la mobilité. Enfin, les courants de réflexion sur le phénomène migratoire contemporain (et notamment les théories des réseaux transnationaux) s’accordent sur le fait que les migrants d’aujourd’hui sont les acteurs d’une culture de lien, qu’ils ont eux-mêmes fondée et qu’ils entretiennent dans la mobilité. Auparavant à l’état latent, mais propre à tous les groupes qui se déplacent, cette culture du lien est devenue visible et très dynamique une fois que les migrants ont commencé à utiliser massivement les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ainsi, il est de plus en plus rare de voir les migrations comme un mouvement entre deux communautés distinctes, appartenant à des lieux éloignés et marquées par des relations sociales indépendantes l’une de l’autre. Il est au contraire de plus en plus fréquent que les migrants parviennent à maintenir à distance et à activer quotidiennement des relations qui s’apparentent à des rapports de proximité. Le lien “virtuel” – par téléphone ou par mail – permet aujourd’hui, plus et mieux qu’avant, d’être présent auprès de sa famille, des autres, de ce qui est en train de leur arriver, là-bas, au pays ou ailleurs. Le déraciné, en tant que figure paradigmatique du monde migrant, s’éloigne et fait place à une autre figure, encore mal définie mais dont on sait qu’elle correspond à celle d’un migrant qui se déplace et fait appel à des alliances à l’extérieur de son groupe d’appartenance, sans pour autant se détacher de son réseau social d’origine.
Le migrant est aussi à l’origine d’une culture de contrôle qui, grâce aux TIC, s’étend largement au-delà des territoires nationaux, et cela aussi bien dans sa variante hard (centre de rétention) que dans sa variante soft (surveillance électronique des individus par des bases de données, comme c’est le cas du fichier des étrangers AGDREF ou le SIS). La « technologisation » du contrôle aux frontières a conduit à la transformation même de leur nature. D’une zone de barrière à une zone différenciée de filtrage électronique (zone seulement de ralentissement et non plus d’arrêt), les frontières quittent aujourd’hui les cartes d’une géographie physique. Ubiquistes et en forme des fichiers, elles ont fait soudain leur apparition dans les différents consulats, dans les préfectures, sur l’ordinateur portable des agents de contrôle à côté d’un banal péage autoroutier, dans les banques de données de différentes compagnies de transport. Si l’on s’accorde avec Robert Sack qui soutient que le territoire fait sens sur le plan politique en tant que mode de contrôle sur les personnes, le processus ou les relations sociales, on peut avancer que ces nouvelles frontières informatiques, qui déploient une logique de réseau extraterritorial, élargissent, en effet, les territoires nationaux ou communautaires au-delà de leurs frontières d’Etat.
Aujourd’hui, l’administration électronique et, particulièrement les systèmes d’identification biométrique, intéressent autant les pays d’accueil que les pays d’émigration. Si leur intérêt est convergent quand il s’agit de la sécurité publique, de lutter efficacement contre la fraude documentaire et informatique, la constitution de bases de données à partir de « technologies propriétaires » peut avoir aussi des raisons différentes.
Les pays de destination étudient ces techniques dans l’espoir de trouver un instrument de contrôle et de lutter contre la mondialisation des flux migratoires ; les pays d’origine, conscients du profit économique et politique qu’ils peuvent tirer de leurs communautés transnationales, par l’introduction des cartes d’identité multifonctionnelles, tentent d’accroître leur influence géopolitique et d’accumuler le capital social et financier provenant de ses populations disséminées dans le monde. Pris entre deux (ou plusieurs) politiques administratives, vivre et se mouvoir dans un monde où le déséquilibre économique existe, où les frontières nationales perdent leurs sens, vivre le temps de la mondialisation où toute extériorité disparaît, partager les fichiers des étrangers et en même temps le destin anonyme et informatique de monsieur tout le monde , le migrant semble incarner l’idéal-type de la gestion de tout un monde en mouvement.
Conjuguant l’ensemble de ces réalités, la définition du migrant qui s’appuie sur différentes formes de rupture, considérées comme fondatrices et radicales, est mise en difficulté. En revanche, un autre principe organisateur émerge : mobilité et connectivité forment désormais un ensemble de base dans la définition du migrant du XXI siècle. Ensemble ils agissent comme un vecteur qui assure et conduit les lignes de continuité dans la vie des migrants et dans les rapports que ceux-ci entretiennent avec leur environnement d’origine, d’accueil ou parcouru. Hier : immigrer et couper les racines ; aujourd’hui : circuler et garder le contact. Cette évolution semble marquer un nouvel âge dans l’histoire des migrations : l’âge du migrant connecté.
Ce sont bien ces lignes de continuité, d’évolution et de liaison, que l’on va tenter d’aborder dans l’intention d’approcher et de comprendre cette figure de migrant connecté.
Il ne s’agit pas évidemment de discuter ici de la continuité sur la longue durée (les migrations ont accompagné toute l’histoire de l’humanité, c’est un acquis), mais plutôt de mettre en perspective différentes lectures de la continuité à une échelle temporelle étendue à l’élasticité de nos possibilités d’observation. Autrement dit que, tout en attribuant au temps la qualité d’instaurer des continuités, je ne vais pas aller plus loin sur l’échelle temporelle au-delà de ce que je peux mesurer et enquêter aujourd’hui.
La figure de « l’entre deux » et la vulgate « ni ici, ni là-bas, mais ici et là-bas en même temps » annoncent en quelque sorte l’arrivée, dans la littérature sociologique, du migrant connecté. Les thèmes de la mondialisation, des théories des réseaux et des processus transnationaux ont mis en évidence certains aspects qui peuvent configurer son futur profil : la multiappartenance (aussi bien aux territoires qu’aux réseaux), l’hypermobilité, la flexibilité sur le marché du travail, la capacité de transformer une habilité relationnelle en une compétence productive et économiquement efficace, sont des traits qui vont se retrouver certainement dans la composition de notre migrant.
Mais ce migrant appartenant plutôt à plusieurs aires géographiques et milieux sociaux qu’à « l’entre-deux », ne multiplie-t-il pas plus les lignes de fractures que les lignes de liens? Dans les migrations, comme dans les figures paradoxales d’Escher, les ruptures et les continuités résument, au fond, le même ensemble dynamique. Dans le tableau ci-après d’Edgar Rubin, nous pouvons voir que la coupe ou que les profils ; de même, par analogie, dans notre cas d’analyse des traits de la figure du migrant, soit les ruptures soit les continuités. Le passage d’une figure à l’autre, d’un état à l’autre se passe au niveau de notre perception. Quand une figure s’actualise l’autre passe dans un état potentiel. Aujourd’hui, l’évolution de nos sociétés vers une modernité « liquide » comme l’appelle Zygmund Baumann confère plus de sens à la continuité qu’aux ruptures, qui resteront bien dans l’ensemble du tableau mais dans un état potentiel. Qu’elles vont se déplacer, changer de nature, réoccuper la scène des migrations dans l’avenir, c’est l’évolution de la société entière qui en ? sera responsable et qui dirigera notre regard.
1. Quel niveau d’analyse ?
Pour définir et comprendre le fonctionnement du migrant connecté, je propose ici quatre niveaux d’analyse, s’appuyant sur plusieurs travaux de terrain et de recherches.
1.1. Situer la place du migrant dans un système global de mobilités
Notre approche générale s’inscrit dans la logique du « paradigme de la mobilité », telle quelle a été formulée par Alain Tarrius à la fin des années 80 et à laquelle nous allons ajouter un « étage » : les mobilités engendrées par l’usage des TICs et un cercle comparatif plus large , intégrant dans l’analyse aussi les « non-migrants ». En déclinant les principes énoncées par Alain Tarrius dans des situations nouvelles, avec des outils d’analyse émergents des supports TIC, nous essayons de répondre à quel point mobilités des migrants et des non-migrants diffèrent encore. Au lieu de ne voir que le caractère discontinu des territoires appréhendés à partir des pratiques de mobilité migrante et non-migrante, nous allons chercher à penser et de prouver le continuum, tant dans l’espace que dans le temps, à travers les multiples mouvements qui s’accumulent et s’articulent dans la vie de chacun. Considérer le migrant dans la totalité de ses mobilités (physiques, imaginaires, virtuelles) et vérifier l’existence d’un passage dans notre société d’une sédentarité dominante à une hypermobilité dominante, tels sont les enjeux heuristiques de notre approche à ce niveau d’analyse.
Je ne vais insister plus, sur ce point ; les études sur les « circulations migratoires » de Gildas Simon, d’Alain Tarrius , des chercheurs de Migrinter ou celles très nombreuses inspirées par leurs travaux, sont des démarches voisines. Introduire les mobilités engendrées par les connexions TIC, élargir le cadre comparatif avec le non-migrant, mettre au point un système d’observation Wherenet (sur lequel on va revenir un peu plus tard) sont les nouveautés que j’apporte à une démarche méthodologique déjà bien rodée.
1.2. L’installation relationnelle de la mobilité
Le lien, (certaines fois plus que le contexte économique) est créateur de mobilité. Le deuxième niveau d’analyse questionne d’abord un lieu commun des nouvelles tendances de la sociologie des migrations : la tentation de quitter la problématique de l’intégration pour mieux marquer la nouveauté circulatoire des phénomènes migratoires contemporains. Or, s’il est vrai que ces circulations migratoires ne peuvent plus se rapporter à des processus sociaux qualifiés en termes classiques d’intégration, d’assimilation, d’insertion, on s’aperçoit que l’on se trouve dans la situation d’un renversement de perspective. En effet, les questions d’intégration devront être reconsidérées dans le contexte spécifique de la multiplication des déplacements temporaires et de la participation à une variété de milieux sociaux.
Pratiquement dans toutes les enquêtes que nous avons menées et dans tous les récits biographiques des migrants que nous avons enregistrés, nous avons pu constater un épisode dans lequel « un ami » devenait pour un certain temps la personne ressource, qui protège et qui socialise, à la fois capital d’installation et de mobilité. C’est notamment grâce à cet ami que les migrants ont pu trouver du travail ou un commerce, et c’est grâce à son invitation, certifiant officiellement l’hébergement, qu’ils ont obtenu un visa de circulation dans l’espace occidental.
Si les autorités semblent se contenter du caractère provisoire et non institutionnel de ce type de migration, notre hypothèse est que, à cette situation d’armistice informel, ont contribué d’une manière décisive les sociétés d’accueil, les individus et non pas les institutions. Les migrants, sans papiers mais avec des amis, ont réussi leur insertion sur le marché international. Cette forme sociale d’intégration par le bas, source de l’installation dans la mobilité de milliers de migrants sans capital financier ou institutionnel solide, questionne non seulement la nature de toute politique migratoire mais aussi notre vision sociologique des migrations.
Que ce soit une solidarité spontanée ou un profit bien compté, cette compétence « à faire le lien », à nouer des amitiés, a amorti les procédures d’éloignement dictées par les nouvelles règles de l’espace Schengen et a assuré, par un continuum social, le succès du projet de mobilité.
J’appelle « installation relationnelle » le dispositif social par lequel le migrant organise sa vie en mobilité. Les installations relationnelles sont particulièrement visibles dans l’organisation du départ, au retour, mais aussi dans ce « travail d’intégration intermittente » que j’ai décrit ci-dessus. Le continuum social fait sens également dans la gestion de maintien des relations et des activités à distance.
Dans la préparation des déplacements, dans l’orientation à l’intérieur de l’espace parcouru, dans l’organisation des rencontres, l’usage des TIC devient incontournable.
Contrairement à ce que laissaient supposer certaines analyses prospectives de ces dernières années, les technologies de l’information et de la communication ont permis une amélioration de la qualité et de la rapidité des services rendus, mais n’ont pas du tout entraîné – sauf à de rares exceptions – une réduction des déplacements. Ce constat prend un sens particulier quand on a affaire à des migrants et à un contexte politique généralement défavorable à leur mobilité. Adoptant la plupart des moyens de communication modernes, les migrants ont ainsi développé des tactiques inédites de mobilité, d’intégration dans les sociétés d’accueil et de combat pour la survie communautaire.
Soumis à l’impératif de parler beaucoup et fréquemment à la famille restée à la maison tout en étant contraints par les coûts élevés des communications internationales, les migrants “chassaient” toute situation avantageuse dans les systèmes communicationnels, fixes ou mobiles. Promotions, passage aux messages écrits, et in extremis exploitation des failles dans le réseau, sont recherchés avec zèle pour satisfaire «la compulsion de la proximité » et sont à l’origine de la production des différentes formes de présences à distance au moins intermittentes, utiles et nécessaires à la maintenance des relations familiales et communautaires.
L’évolution des pratiques de communication, - depuis les simples modalités « conversationnelles» où la communication supplée à l ‘absence, jusqu’aux modalités « connectées » où les services entretiennent une forme de « présence » continue malgré la distance-, a introduit le plus important changement dans la vie des migrants : non seulement les pratiques migratoires ont été révolutionnées, (notamment l’activation des réseaux, l’organisation à distance, le contrôle des déplacements) mais également le vécu de la mobilité et, implicitement, la construction de l’installation relationnelle.
Les formes de partage se transforment : classiquement, on prenait des nouvelles, on se racontait ce qui est arrivé. « Désormais, observe Christian Licoppe : on communique pour dire une sensation, une émotion immédiate, l’état dans lequel on est. C’est un autre mode de construction de la relation. Cette forme de présence connectée ( qui n’est qu’une autre traduction d’ ici et là-bas en même temps n.n.) est très sensible aux modes de téléprésence : elle change de nature cognitive et émotionnelle en fonction de la richesse interactionnelle. Et, il y a naturellement une affinité spécifique des services multimédias mobiles avec la gestion des relations et des situations en mode « connecté » - conclut le sociologue.
À ce propos, il nous semble que l’analyse d’Abdemalek Sayad présentant l’expérience migratoire comme une “double absence” ne fait plus sens, du fait de l’émergence d’un espace social de “présences” : les générations d’aujourd’hui, qui s’installent dans la mobilité, sont dotées d’une exceptionnelle capacité à actualiser en permanence le lien avec leur environnement d’origine, tout en établissant des contacts avec les sociétés des pays de destination. L’idée de “présence” est donc désormais moins physique, moins “topologique” mais plus active et affective, de même que l’idée d’absence se trouve implicitement modifiée par ces pratiques de communication et de co-présence. Les socialités nées de ces “présences” connectées se manifestent par une multiplication des déplacements et des contacts directs, ce qui rend plus manifeste encore la dimension précaire et temporaire de la mobilité des migrants, ainsi que la densité de leur réseau relationnel.
Au-delà de l’opposition entre présent et absent, se construisent de fines graduations qui incitent à repenser la relation aussi bien lointaine qu’immédiate dans une perspective de continuité. La variable communicationnelle devient ainsi un critère explicatif déterminant de l’évolution des pratiques d’installation relationnelle du migrant.
1.3. Identifier les réseaux d’appartenance mobile
Notre vie sociale est profondément ancrée dans les technologies mobiles. Qu’il s’agisse de communication, d’information ou d’accès, ces terminaux que nous portons avec nous, nous interconnectent, nous donnent accès à différents services (de transport, bancaires, de circulation, de contrôle) et à différents espaces. Ils sont les supports matériels de la connexion à nos appartenances citadines, nationales, bancaires, sociales, familiales, etc. La portabilité de ces réseaux d’appartenance marque la vie de chacun. Migrant ou non migrant, pratiquement tous, se trouvent soumis à une logique d’accès : pour circuler, pour sortir de l’argent de la banque, pour se soigner, pour entrer chez soi, pour appeler, etc.
Pour rendre compte des mutations anthropologiques de la mobilité de nos ancrages, Dominique Boullier propose le néologisme habitèle pour désigner notre forme d’appropriation (matérielle et symbolique) d’un espace de réseau. Dans la littérature sur les migrations existe beaucoup d’études centrées sur l’organisation des réseaux des migrants, mais peu d’entre elles prennent en compte leur capacité de s’approprier les réseaux dans lesquels il sont inscrits.
L’avènement de l’âge de l’accès, que Jeremy Rifkin a prédit dans l’économie, suppose le passage d’un régime de propriété, fondé sur une notion de patrimoine amplement distribué au sein de la société, à un régime qui repose sur l’usage à court terme de ressources contrôlées par des réseaux de prestataires. Que les espaces auxquelles nous nous sentons appartenir ne sont plus seulement des territoires mais aussi des réseaux est déjà un acquis. Plus libre de géographie, on peut penser que le migrant connecté gagne en autonomie. Mais le passage de l’habitat à l’habitèle, entraîne également la transformation du régime de l’hospitalité. Dans l’espace privé, c’est de moins en moins l’accueil qui est invoqué mais l’aide à l’accès : pour un migrant, partager le carnet d’adresse de « mon Français », utiliser son compte pour héberger des chèques de paiement, acheter un téléphone mobile avec son aide, sont autant des preuves d’hospitalité que des pas vers l’intégration. Dans l’espace institutionnel, les organismes chargés de la gestion des étrangers deviennent de plus en plus des « e-administrations » : site d’accueil, fichiers d’enregistrement, carte aide au transport publique, carte vitale, carte d’identité à fonctions multiples (qui pourront faire l’office également de carte bancaire, passeport) adresse électronique, etc.
Ce que nous retenons c’est la continuité des services, qui est cherchée avec zèle aussi bien par les utilisateurs que par les prestataires. L’interconnectivité à toutes les échelles géographiques et fonctionnelles, bien qu’encore peu effective, est une utopie qui alimente la production de tout un patrimoine d’habitèles. Ces équipements tiennent un rôle important dans la construction de la localité mais aussi de la mobilité. La question d’appartenance est devenue intimement liée aux modes d’accès. Il suffit de prendre comme exemple des services comme OWS-ID Carte , e-justice ou MoneySend.
1.4. Travailler la « mémoire » des mobilités
Les « e-pratiques » communicationnelles et organisationnelles des migrants et la transition des documents papier vers des supports électroniques (documents d’identité inclus) produisent sur la toile (avec des régimes d’accessibilité plus ou moins contrôlés) un corpus vaste, en errance et peu investigué. Cependant, ce sont ces traces électroniques qui sont susceptibles de nous apprendre mieux le fonctionnement des réseaux transnationaux, de mesurer l’intégration et l’organisation des migrants, de comprendre la nature de la surveillance menée par les institutions chargées du contrôle des étrangers. Cette délégation de mémoire de nos mobilités vers les outils d’enregistrement est sans précédents et nous permet, -pour ne pas dire nous oblige- à ouvrir un nouveau terrain d’observation.
Le quatrième niveau d’analyse concerne les stockages et le traitement permis par les TIC des traces de mobilité et de connexions sédimentées sous différents supports informatiques. La documentation sur les migrations supposait jusqu’à récemment la collecte de fonds composés de données quantitatives, d’artefacts matériels, d’écrits et de documents audiovisuels qui prouvaient les pratiques des personnes installées dans la mobilité et témoignaient de leur époque. Les migrants, tout comme ceux qui ont à charge de gérer leur mobilité, ont de plus en plus recours aux technologies de l’information et de la communication, générant sous forme numérique une masse importante de données. De plus, la nature même de l’information numérique, sa plasticité, la durée de vie des supports et systèmes, engendrent des formes nouvelles d’effacement. Ainsi dans ma démarche, j’ai été confronté dans un premier temps à l’impératif que nous avons de conserver certains dispositifs qui menaçaient de se perdre – tel a été le cas du fameux le site Pajole des sans- papiers de Saint Bernard. Mais, une fois ce travail commencé, je me suis rendu compte que les documents numériques étaient omniprésents, d’une grand variété de format, de médium et de contenu: courriers électroniques, fichiers administratifs, SMS, documents audiovisuels, dans toutes les langues possibles, sur tous les supports possibles. A l’accumulation des archives succèdent les sédimentations des formats de documents et des versions de logiciels pour les lire, la fragilité des supports de sauvegarde, la difficulté de donner cohérence, et donc sens, à l’ensemble. Confronté à un grand problème d’anomie et de poids informationnel, mon deuxième souci a été de ne pas tomber dans une navigation errante. C’est là que surgissent comme centrales les questions d’organisation d’une production électronique à valeur scientifiquement probante. Cet enjeu s’est concrétisé dans un projet collectif de chercheurs qui ont intégré, à la MSH, le Groupe TIC/Migrations. Ce projet, qui porte sur la constitution d’archives Web sur les migrations, donne l’occasion d’une réflexion sur une sociologie « électronique » des migrations. Il s’agit d’étudier de longues séries d’épreuves collectées automatiquement grâce à une sonde conçue à partir des corpus proposés par les chercheurs, et de les croiser avec les connaissances issues de l’observation directe.
2. Innover les outils méthodologiques d’enquête
2.1. Outils conceptuels :
a. la « transition mobilitaire »
Nous faisons référence aux hypothèses de la transition mobilitaire formulées au début des années 70 par W.Zelinsky dans l’intention de conceptualiser les mouvements migratoires (actuels et potentiels) dans la période entre la fin de la société traditionnelle et la formation de la société moderne. Nous avons suivi la démarche de Rémy Knafou , qui reprend ce concept en tant « qu’outil d’analyse dynamique qui pourra vérifier l’existence du passage dans notre société d’une sédentarité dominante à une hypermobilité dominante ».
b. la connectivité :
En informatique, la connectivité est une procédure permettant à un utilisateur de se mettre en relation avec un système informatique et, si nécessaire, de se faire reconnaître de celui-ci. La connectivité est aussi la propriété d’un réseau de téléinformatique dans lequel il est toujours possible de relier directement ou indirectement deux équipements quelconques. Nous l’utilisons ici comme un analyseur global des réseaux techniques et sociaux. Il peut vérifier l’aptitude du migrant disposant de terminaux informatiques de fonctionner dans des réseaux différents.
c. la traçabilité
C’est un analyseur complexe qui a plusieurs fonctions : organisateur, identificateur et intégrateur en identification automatique. Il peut sonder différentes « profondeurs » historiques , aires géographiques , épaisseurs sociales et médium technologique . Testée et appliquée dans le domaine d’économie marchande, la notion de traçabilité a fait irruption dans le domaine de la mobilité des personnes. Il s’agissait, au début, dans le commerce, d’une chaîne logistique/emballages qui prend en charge la collecte des informations de la marchandise et trace l’historique des différents moments d’enregistrement stocké sur un support informatique. Aujourd’hui, de plus en plus, la traçabilité est devenu un organisateur des différents dispositifs d’archivage (dans l’espace privé et public) et un objectif central dans le déploiement des technologies de la sécurité du territoire . Concrètement, des identifiants électroniques (étiquettes RFID) vont être utilisés, dans le cadre de tests, pour « automatiser l’enregistrement de l’arrivée et du départ des voyageurs à pied ou en véhicule ». Ces tests, qui débuteront le 31 juillet 2005, s’effectueront essentiellement dans des villes-frontières avec le Mexique ou avec le Canada. Cet identifiant pourrait être ajouté au passeport et l’étiquette restera active après l’entrée sur le territoire. Ce système de surveillance est complémentaire d’un autre concernant les compagnies aériennes. Computer Assisted Passenger pre-screening system (CAPPSII) est un dispositif de préfiltrage par ordinateur des passagers qui empruntent les voies aériennes à destination des États-Unis. Ce système, explique Ayse Cehan porte sur l’échange des fichiers entre différents services des États, la collecte et l’exploitation à distance des données à caractère personnel livrées par les compagnies aériennes et la création de profils types de personnes à risques. Plus près de nous, l’EURODAC, fichier central des réfugiés en Europe, est un autre exemple de surveillance.
De simple concept logistique d’emballage à l’origine, la traçabilité devient aujourd’hui une ingénierie de l’identité sociale et une obligation juridique .
2.2. Innovation méthodologique
Une autre perspective épistémologique ne demande pas seulement de se donner de nouvelles règles méthodologiques mais aussi d’innover en matière de techniques d’investigation.
Nous avons vu que l’environnement du migrant connecté est fortement marqué par les technologies de communication, d’accès et de stockage. Les méthodes et les moyens d’investigation devront s’adapter aussi bien à cet environnement qu’à notre problématique. Sans confondre le champs d’études sur les interactions dans une situation migratoire avec le domaine de recherche sur les usages des TIC, munis de toutes les des compétences méthodologiques qui ont fait leurs preuves ailleurs, les chercheurs doivent aujourd’hui avoir une vue transdisciplinaires et contribuer, à côté des ingénieurs, à la création des différents dispositifs informatiques susceptibles d’élargir notre terrain, de valider nos concepts, de trouver des représentations synthétiques à de vastes ensembles des ressources organisées en différents domaines.
Sondes, logiciels divers, robots de collecte, sont des outils d’investigation électronique conçus pour sélectionner et extraire dans la masse des informations circulantes des corpus spécifiques à l’usage des chercheurs. Les prémisses théoriques qui ont fondé ma recherche sur les dispositifs d’enregistrement s’inscrivent dans ce que l’on peut appeler la « théorie des agrégats » (à partir de laquelle sont basées certaines techniques spécifiques d’extraction). Ma position privilégie plutôt une solution hybride d’investigation, où l’analyse du chercheur oriente la constitution du corpus et la complète avec les connaissances issues des enquêtes qualitatives et contextuelles. L’exemple extrême du prototype logiciel de traitement sociologique appelé Marlowe dans lequel le travail du chercheur est de « dialoguer » avec un corpus qu’il ne le contrôle pas, me semble excessif.
Aujourd’hui, à titre d’exemple, sans entrer dans les détails,- ni dans les résultats pour l’instant encore partiels -, je mentionnerai ici brièvement quelques éléments d’une enquête en cours, « Wherenet », que je mène à l’ENST Paris en collaboration avec Christian Licoppe, Zbikniew Smoreda et Cezary Ziemlicki. « Wherenet » est une étude exploratoire sur la relation entre usages des services mobiles et mobilité spatiale. On ne sait que très peu de chose sur les corrélations entre mobilité géographique et usages des services de communication mobile. Quels lieux et quelles situations sont adaptées à quelles pratiques de communication ? Dans quelle mesure les formes de déplacement de l’utilisateur (selon l’échelle géographique, les moyens de transports utilisés, les types d’inscriptions dans des formes d’activité et de socialisation) influent-ils sur la communication mobile? L’accès aux équipements mobile a-t-il en retour une influence sur la mobilité spatiale? Y a-t-il une différence sensible dans les usages des téléphones mobiles selon que les utilisateurs ont des biographies et des expériences plutôt « sédentaires » ou « migratoires » ? C’est cet ensemble questions qui a orienté notre démarche.
Il s’agit d’une enquête ethnographique (analyse des objets portés sur soi, qui « donnent accès » et qui équipent les mobilités individuelles, entretiens sociologiques qui permettent de fonder empiriquement une compréhension croisée des comportements de mobilité et de communication) et quantitative plus globale, basée sur un dispositif nouveau de production de données. Celui-ci repose sur un logiciel conçu à France Télécom R&D qui s’implante sur des téléphones mobiles de type GPRS, et permet d’enregistrer simultanément l’usage liés aux communications mobiles (voix, données, images) et les déplacements de son possesseur (via la localisation des cellules traversées par le terminal). L’échantillon utilisé dans notre enquête a été limité à une vingtaine de personnes représentatives, migrantes et non-migrantes, en situations résidentielle et occupant des emplois différents. Elles ont été équipées en mobiles dotés d’un logiciel sonde. Elles ont eu la possibilité de le désactiver quand elles l’ont souhaité, et nous avons signé un engagement sur la confidentialité des données collectées. Ces personnes ont été suivies grâce à ce dispositif automatique pendant six mois. Un travail de construction des indicateurs et des questionnaires a été effectué à partir des premières données obtenues avec le logiciel sonde, suivi par une série d’entretiens individuels qui ont été réalisés pour qualifier les connexions, les parcours géographiques, les activités associées. Les informations obtenues dans l’entretien ont été codées, corrélées avec les données recueillies et cartographiées. Bien que partiels, les résultats laissent entrevoir que la distinction entre pratique de mobilité des migrants et pratique de mobilité des « sédentaires » est de plus en plus difficile à cerner.
"Le migrant connecté - Pour un manifeste épistémologique"
Dana Diminescu telecom paris Tech/ FMSH Paris
Cerisy, juin 2005, paru in Migrations/Société, vol.17, n°102, pp ; 275-292
Bibliographie
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- Chateauraynaud F., “MARLOWE, vers un générateur d’expériences de pensée sur des dossiers complexes”, Bulletin de Méthodologie Sociologique, n°79, July 2003, pp. 6-32.
- Knafou Rémy, “Les mobilités touristiques et de loisir et le système globale des mobilités”, in M. Bonnet et D. Desjeux (sld), Les territoires de la mobilité, Paris, PUF, 2000, pp. 85-94.
- Licoppe Christian, “Mobiles et sociabilité interpersonnelle : la présence connecté”, in Daniel Kaplan, Hubert Lafont (sld), Mobilités.net, L.G.D.J, Paris, 2004, pp.157-161
- Licoppe Christian, “Sociabilité et technologies de communication : deux modalités d’entretien des liens interpersonnels dans le contexte du déploiement des dispositifs de communications”, Réseaux, n°112-113, 2002, pp. 173-210
- Sack R., Human Territoriality, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.
- Simon Gildas, “Les migrations internationales”, Population et sociétés, Paris, INED, n°382, septembre 2002.
- Tarrius Alain, L’Anthropologie du mouvement, Caen, Paradigme, 1989.
- Urry John, Sociologie des mobilités, Paris, Armand Colin, 2005.
- Zelinski W., “The hypothesis of mobility transition”, The Geographical Review, Vol. 61, n°2, April 1971, pp. 219-250.
Les dossiers :
- Migrants.com in Hommes et Migrations, n°1240/ nov-décembre 2002 (sld de Dana Diminescu)
- Les documents numériques : méthodologie d’archivage et perspectives des recherches sur les migrations, Migrance, n°23, 2005 (sld de Dana Diminescu)
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